Face à l’urgence climatique et à l’impératif d’une transition énergétique, une question brûlante se pose : quelles disciplines peuvent nous sortir de cette situation ?
Rédigé par Pierre Rousseaux, doctorant en économie au CREST (CNRS, Ecole Polytechnique, GENES) et Président cofondateur et rédacteur en chef d’Oeconomicus
Spoiler alert : l’économie, bien sûr ! Souvent perçue comme la discipline préférée des amateurs de graphiques et d’équations, l’économie va bien au-delà de sa réputation de "science de l’argent". Dans ses fondations mêmes, elle regorge d’outils sophistiqués, de modèles prédictifs élégants (et complexes, avouons-le), et de solutions pragmatiques pour relever les défis environnementaux.
Alors, si vous pensiez que l’économie se résumait à calculer combien vous coûte votre café quotidien, détrompez-vous. Cette discipline est au cœur des grandes stratégies pour sauver la planète – tout en s’assurant que le budget et les politiques tiennent la route. Oui, même le climat peut se gérer avec un peu de rationalité économique (et beaucoup de données).
Cartographier le dérèglement climatique : comprendre pour agir efficacement
L’économie joue un rôle clé dans l’analyse des problèmes d’intérêt public, comme le dérèglement climatique, en collectant, analysant et interprétant les données pour répondre à des questions cruciales : quelles sont les principales sources d’émissions de gaz à effet de serre (GES) ? Quels secteurs et pays sont les plus polluants ? Ces constats sont indispensables pour concevoir des politiques climatiques efficaces et bien ciblées.
L’analyse des émissions de GES repose sur des sources pluridisciplinaires, allant des inventaires nationaux (ex. Citepa) aux données climatiques (OMM, GIEC), en passant par les bases économiques (OCDE, Banque mondiale) et sectorielles (AIE, FAO). Cette diversité reflète l’interconnexion entre climatologie, économie, écologie et sciences sociales.
Avant d’aborder l’état des lieux des émissions de GES, revenons rapidement sur la nature du problème. Le dérèglement climatique, dont le réchauffement climatique est un aspect central, est causé par l’intensification de l’effet de serre.
Ce phénomène naturel maintient la Terre à une température moyenne habitable de 15 °C en absorbant les rayonnements infrarouges émis par la surface terrestre par les gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère et en réémettant une partie de cette chaleur vers la surface, créant une “couverture thermique”.
Depuis l’ère industrielle, les concentrations de GES ont augmenté de façon spectaculaire, perturbant cet équilibre. Le dioxyde de carbone (CO₂), principal responsable, est passé de 280 ppm (parties par million) avant l’industrialisation à 419 ppm en 2022 (Keeling Curve, Scripps Institution of Oceanography). Cette augmentation a amplifié l’effet de serre, provoquant une élévation de 1,1 °C de la température moyenne mondiale depuis 1850 (GIEC, 2021).
Depuis 1990, les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) ont augmenté de 62 %, atteignant 53,8 Gt CO₂ éq en 2022 (AEI, 2024).
Cette hausse est principalement due à l’industrialisation rapide de certains pays comme la Chine (+282 % depuis 1990) et l’Inde (+175 %). La combustion d’énergies fossiles reste la principale source d’émissions, avec une augmentation des émissions liées au charbon et au pétrole, bien que le gaz naturel ait légèrement diminué.
La reprise post-COVID a entraîné une nouvelle hausse des émissions, notamment dans les secteurs du transport international (+23 % pour l’aérien et +6 % pour le maritime en 2022, EDGAR, 2023).
À noter que certaines régions, comme l’Union européenne (-27 % depuis 1990) et les États-Unis (-2,4 %), ont réussi à réduire leurs émissions grâce aux politiques de transition énergétique (Figure 1).
Figures 1 et 2 – Source : Chiffres clés du climat France, Europe et Monde 2024
En 2022, la production d’électricité et de chaleur représentait 39 % des émissions mondiales, confirmant son rôle de premier secteur émetteur. Elle est suivie par les transports (21 %), l’industrie manufacturière et la construction(16 %), et le secteur résidentiel et tertiaire (8 %). Les émissions fugitives, issues de l’extraction et du transport des hydrocarbures, représentent environ 9 % (AIE, 2024). À l’échelle mondiale, la dépendance au charbon reste particulièrement marquée en Chine et en Inde, tandis que les pays développés tentent de réduire leur empreinte carbone en favorisant les énergies renouvelables et le nucléaire.
La Chine est le premier émetteur mondial (Figure 1), avec 29 % des émissions mondiales en 2022 (EDGAR, 2023), suivie des États-Unis (11 %), de l’Inde (7,3 %) et de l’Union européenne (6,7 %). L’augmentation des émissions de GES provient principalement des pays émergents, qui connaissent une forte croissance économique et démographique. Depuis 1990, les émissions en Chine ont presque quadruplé, tandis qu’elles ont stagné ou diminué en Europe et aux États-Unis. En parallèle, la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord a vu ses émissions croître de 170 %sur la même période, en raison de l’augmentation de la production pétrolière et de l’urbanisation rapide.
Figure 3 – Source : Chiffres clés du climat France, Europe et Monde 2024
En 2022, les émissions de l’Union européenne (UE à 27) étaient de 3,4 Gt CO₂ éq, en baisse de 31 % depuis 1990(AEE, 2024). La diminution a été particulièrement marquée en Allemagne (-40 %), en France (-27 %) et en Italie(-22 %).
Le secteur de l’énergie est le premier contributeur aux émissions européennes (77 % du total), suivi de l’agriculture (11 %) et de l’industrie (9 %). Les émissions du secteur résidentiel et tertiaire ont chuté de 12 % en un an, tandis que celles des transports ont augmenté de 3,2 %, freinant la baisse globale.
En France, les émissions ont atteint 373 Mt CO₂ éq en 2023, soit une baisse de 31 % depuis 1990. En 2022, le secteur des transports est le principal émetteur (41 %), suivi de l’agriculture et de l’industrie (19 % chacun).
Grâce à l’énergie nucléaire, la France a une intensité carbone plus faible que ses voisins, mais le transport routieret le chauffage résidentiel restent des défis majeurs (AIE, 2024).
Les conséquences des émissions et le rôle de la modélisation économique
Les émissions de gaz à effet de serre (GES) engendrent des effets à long terme qui dépassent le simple réchauffement climatique. L’économie, grâce à ses outils analytiques et ses modèles prédictifs, permet de comprendre, d’anticiper et de quantifier ces impacts. La modélisation économique est particulièrement utile pour évaluer les interactions complexes entre les variables économiques, climatiques et environnementales, fournissant une vision systémiqueindispensable pour guider les décisions politiques. Les défis environnementaux, comme le réchauffement climatique, nécessitent des décisions actuelles dont les effets s’étendront sur plusieurs décennies, voire siècles. Les modèles économiques intégrés combinent des données économiques (PIB, investissements), climatiques (températures, concentration de GES) et environnementales (montée des océans, érosion des puits de carbone). Ces outils permettent de répondre à des questions cruciales : combien coûtera l’inaction climatique ? Quels bénéfices économiques peut-on attendre de la transition énergétique ? Quels sont les coûts et les conséquences de l’augmentation des catastrophes naturelles sur les flux migratoires, notamment ceux des réfugiés climatiques ?
Parmi les modèles intégrés reliant climat et économie, le modèle DICE (Dynamic Integrated Climate-Economy), développé par William Nordhaus, est l’un des plus emblématiques. Ce modèle simule trois dynamiques essentielles. Il évalue d’abord l’impact des émissions anthropiques (ensemble des GES et autres polluants rejetés dans l’atmosphère du fait des activités humaines) sur le climat en prenant en compte l’accumulation de CO₂ et son rôle dans le réchauffement global. Ensuite, il mesure les dommages économiques causés par le changement climatique, qui sont exprimés en pourcentage du PIB et incluent les pertes agricoles, les dégâts infrastructurels ainsi que les coûts sanitaires liés aux catastrophes naturelles. Enfin, il analyse les coûts et bénéfices des politiques climatiques en comparant les coûts des mesures mises en place, comme la tarification carbone, aux dommages évités.
Les simulations réalisées avec DICE ont apporté des éclairages majeurs sur l’évaluation économique des politiques climatiques. Dans les travaux pour lesquels Nordhaus a reçu le prix Nobel d’économie en 2018, il estimait qu’un réchauffement global de 6 degrés entraînerait une perte de PIB de 8,5 % en 2100. Selon ses projections, la température mondiale augmenterait de 3,5 degrés à la fin du siècle, une trajectoire qui dépasse les objectifs fixés par l’Accord de Paris. Contrairement aux recommandations plus ambitieuses du rapport Stiglitz-Stern, qui préconise une tarification carbone comprise entre 50 et 100 dollars par tonne de CO₂ en 2030, le modèle DICE adopte une approche plus progressive. Il privilégie une action climatique modérée afin de ne pas imposer des coûts excessifs aux générations actuelles, bien que ce choix puisse être remis en question face à l’urgence climatique. Dans sa version de 2023, il estime que la tarification carbone optimale devrait s’établir à 87 dollars par tonne en 2040, puis 149 dollars en 2060, reflétant ainsi une stratégie graduelle visant à équilibrer les coûts d’investissement et les dommages climatiques futurs. Une des approches originales du modèle DICE est de pouvoir évaluer le coût économique de la non-action pour lutter contre le réchauffement climatique.
Deux points soulevés par ce modèle ont fait l’objet de vives critiques, avec la question du taux d’actualisation tout d’abord. Ce paramètre économique permet de déterminer la valeur présente des coûts ou des bénéfices futurs en reflétant la préférence pour le présent au détriment du futur. Le problème posé par l’utilisation d’un taux d’actualisation élevé dans le modèle DICE est qu’il réduit l’importance des impacts climatiques futurs, ce qui tend à justifier une action moins ambitieuse aujourd’hui. De nombreux experts estiment que cette approche est inadaptée aux enjeux climatiques, car elle sous-estime les risques encourus par les générations futures. Ils plaident pour un taux plus faible, voire dégressif, afin de mieux refléter l’urgence d’une action immédiate.
L’autre critique majeure concerne la fonction de dommages utilisée dans le modèle. Celle-ci établit la relation entre la hausse des températures et les pertes économiques correspondantes. Le principal problème réside dans le fait qu’elle repose généralement sur une approche quadratique, ce qui tend à sous-estimer les effets économiques des hausses de température les plus élevées. Plusieurs experts estiment que cette fonction de dommages ne prend pas suffisamment en compte les risques de points de basculement climatiques, les impacts non linéaires et les effets cumulatifs des catastrophes climatiques. Ils appellent à une révision de cette fonction afin d’intégrer une représentation plus réaliste et prudente des dommages potentiels, en intégrant les incertitudes et les conséquences extrêmes du changement climatique.
Malgré ses limites, le modèle DICE a influencé de nombreuses politiques climatiques à travers le monde. Il a notamment contribué à la mise en place de systèmes de marchés du carbone, comme le Système d’échange de quotas d’émission européen (ETS), et à l’adoption de taxes carbone progressives dans plusieurs pays. D’autres modèles, tels que PAGE (Policy Analysis of the Greenhouse Effect), qui a été utilisé dans le rapport Stern, insistent davantage sur l’urgence climatique en intégrant des scénarios de dommages plus sévères. Bien que ces outils reposent sur des hypothèses discutables, comme l’évaluation des coûts futurs ou les trajectoires technologiques, ils restent essentiels pour anticiper les conséquences économiques du changement climatique et orienter les politiques publiques vers une transition énergétique efficace.
Concevoir et mettre en place des politiques publiques pour le climat
Une fois les constats dressés grâce à l’exploitation de données, les conséquences établies par le biais de modèles théoriques, il devient impératif de réfléchir à des politiques publiques capables de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et d’atténuer le dérèglement climatique. L’économie, par ses théories et ses instruments analytiques, offre des solutions efficaces basées sur des incitations économiques, visant à orienter les comportements des individus et des entreprises vers des choix plus durables.
Arthur Cecil Pigou, économiste britannique né en 1877, est reconnu pour avoir introduit le concept de taxe correctrice des externalités négatives, aujourd’hui connue sous le nom de “taxe pigouvienne”. Dans son ouvrage “The Economics of Welfare” publié en 1920, Pigou a développé l’idée que certaines activités économiques engendrent des coûts ou des bénéfices pour la société qui ne sont pas pris en compte par les acteurs du marché. Il a proposé que, pour aligner les coûts privés sur les coûts sociaux, les gouvernements devraient imposer des taxes proportionnellesaux externalités négatives générées par ces activités. Par exemple, une usine qui pollue l’air peut ne pas intégrer les coûts environnementaux et sanitaires de sa pollution dans ses décisions de production. Pigou suggérait qu’en imposant une taxe équivalente au coût social de la pollution, l’usine serait incitée à réduire ses émissions pour minimiser ses coûts totaux. Cette approche vise à internaliser les externalités négatives, c’est-à-dire à faire en sorte que les producteurs prennent en compte les impacts sociaux de leurs actions. Ainsi, bien que le concept de taxe pigouvienne porte son nom, il est important de noter que Pigou n’a pas mis en œuvre ces taxes lui-même, mais a théorisé leur utilisation comme outil économique pour corriger les défaillances du marché liées aux externalités. En imposant un coût proportionnel aux émissions de CO₂, cette taxe incite donc les pollueurs à réduire leur impact environnemental pour éviter des frais supplémentaires.
En 1991, la Suède a justement introduit une taxe carbone initiale de 250 SEK par tonne de CO₂, soit environ 22 euros à l’époque. Cette taxe a été progressivement augmentée pour atteindre 1 510 SEK en 2025, soit environ 134 euros par tonne de CO₂. Andersson (2019) analyse l’impact causal de la taxe carbone suédoise, mise en place en 1991, sur les émissions de CO₂ dans le secteur des transports. L’auteur démontre que cette taxe a conduit à une réduction des émissions d’environ 11 %, dont 6 % peuvent être directement attribués à la taxe elle-même. Fait intéressant, l’étude révèle que cette diminution des émissions n’a pas eu d’effet négatif significatif sur la croissance économique du pays.
Le concept des marchés de quotas d’émission, également appelés systèmes de “cap-and-trade”, a été théorisé par l’économiste canadien John H. Dales en 1968 dans son ouvrage Pollution, Property & Prices. Il y propose l’idée d’utiliser des droits de propriété transférables pour réguler la pollution, jetant ainsi les bases des systèmes modernes de commerce des émissions. Les gouvernements établissent un plafond global d’émissions autorisées et distribuent ou vendent des quotas aux entreprises. Ces quotas sont échangeables sur un marché, permettant aux entreprises qui réduisent leurs émissions de vendre leurs quotas excédentaires à celles qui en ont besoin. Ce mécanisme économique incite les entreprises à diminuer leurs émissions pour bénéficier financièrement de la vente de leurs quotas excédentaires. Lancé en 2005, l’ETS est le principal instrument de l’Union européenne pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il couvre les secteurs industriels, énergétiques et, depuis 2012, l’aviation intra-européenne. Entre 2005 et 2020, les émissions des secteurs couverts par l’ETS ont diminué de 43%. Le prix des quotas d’émission a fluctué depuis la création de l’ETS. En 2021, le prix de la tonne de CO₂ a atteint environ 85 euros, incitant les entreprises à investir dans des technologies moins émettrices. Cependant, les prix du carbone peuvent varier en fonction des dynamiques du marché et des politiques climatiques de l’UE. Selon une étude de l’OCDE, les systèmes de permis négociables, lorsqu’ils sont bien conçus, peuvent être plus efficaces en termes de coûts que des réglementations directes. Ils offrent une flexibilité aux entreprises pour choisir les méthodes les plus rentables afin de réduire leurs émissions, tout en garantissant que l’objectif environnemental global est atteint.
Figure 4 : Évolution du prix du carbone (EUR) jusqu’au 11/03/2025 – source : Trading Economics (EU Carbon Permits)
Cependant, ce marché du carbone ne repose pas uniquement sur un prix fixé librement par l’offre et la demande. L’Union européenne a mis en place une réserve de stabilité du marché (Market Stability Reserve ou MSR) afin de réguler les prix des quotas de CO₂ et d’éviter une volatilité excessive. Cette réserve permet aux autorités d’ajuster la quantité de quotas en circulation : si le prix du carbone devient trop bas, des quotas sont temporairement retirés du marché pour limiter l’offre, et à l’inverse, si le prix s’envole, des quotas supplémentaires peuvent être libérés pour tempérer la hausse. Ce mécanisme permet une montée progressive du prix du carbone, offrant aux entreprisesconcernées le temps nécessaire pour adapter leurs processus de production sans provoquer de chocs économiques trop brutaux. L’ETS couvre principalement cinq secteurs très émetteurs : l’acier, le ciment, l’électricité, l’aluminium et les engrais. Ces industries ont ainsi une visibilité sur l’évolution du prix du carbone et peuvent planifier leurs investissements en conséquence.
Les subventions publiques jouent également un rôle crucial dans le soutien aux technologies durables, en réduisant le coût des solutions à faible émission de carbone et en encourageant entreprises et consommateurs à adopter des pratiques plus écologiques. La Norvège est souvent citée en exemple pour sa politique de promotion des véhicules électriques. Le pays a mis en place des avantages fiscaux significatifs, notamment l’exemption de la TVA de 25 %sur les véhicules électriques, ce qui représente une économie substantielle pour les acheteurs. De plus, des mesures telles que la gratuité des péages et des frais de stationnement réduits ont été instaurées. Ces incitations ont conduit à une adoption massive des véhicules électriques. En 2024, 88,9 % des nouvelles voitures vendues en Norvègeétaient entièrement électriques, contre 82,4 % en 2023. En France, le bonus écologique vise à encourager l’achat de véhicules électriques. Le montant de cette aide varie en fonction des revenus et du prix du véhicule. Par exemple, pour un véhicule électrique neuf dont le coût d’acquisition est inférieur ou égal à 47 000 €, le bonus peut atteindre jusqu’à 4 000 € pour les revenus les plus modestes. Cependant, le gouvernement a annoncé une réduction progressive de ce bonus. En 2025, le montant maximal devrait être compris entre 2 000 et 4 000 €, en fonction des conditions de revenu, contre 4 000 à 7 000 € précédemment.
Le concept du nudge a été popularisé par Richard Thaler, économiste et lauréat du prix Nobel, en collaboration avec le professeur de droit Cass Sunstein, notamment à travers leur ouvrage Nudge: Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness, publié en 2008. Ils y définissent le nudge comme une intervention qui modifie le comportement de manière prévisible sans restreindre les options ni modifier significativement les incitations économiques. L’un des exemples les plus célèbres de nudge est l’expérience menée à l’aéroport de Schiphol, aux Pays-Bas, où une mouche dessinée au fond des urinoirs des toilettes pour hommes a permis de réduire de 80 % les éclaboussures et donc les coûts de nettoyage. Cette intervention, simple et peu coûteuse, repose sur un principe psychologique : donner une cible visuelle incite inconsciemment à ajuster son comportement. Les nudges sont utilisés dans divers domaines pour encourager des comportements plus responsables. Aux Pays-Bas, un affichage dans les stations-service rappelant l’impact environnemental des carburants fossiles aurait contribué à une réduction de la consommation de carburant de 5 % en un mois. De même, des chercheurs de l’université de Chicago ont montré que l’envoi de factures d’électricité comparant la consommation des ménages à celle de leurs voisins a incité les habitants à ajuster leur comportement, entraînant une baisse de la consommation énergétique domestique. Cependant, les nudges ont des limites importantes : leur efficacité tend à s’atténuer avec le temps, car ils influencent des choix ponctuels sans provoquer de changements durables. Leur approche individualiste néglige les facteurs sociaux et économiques qui influencent les comportements, rendant leur impact inégal selon les populations : les classes moyennes y répondent mieux que les plus précaires, pour qui les contraintes budgétaires restent déterminantes. De plus, face à des enjeux systémiques comme le changement climatique, des mesures plus contraignantes sont souvent nécessaires, les nudges étant insuffisants à eux seuls. Enfin, leur utilisation soulève des questions démocratiques et éthiques, notamment en limitant la participation citoyenne aux décisions et en permettant leur détournement à des fins commerciales par les entreprises et plateformes numériques.
Au-delà des politiques publiques nationales, la lutte contre le changement climatique nécessite des mécanismes de régulation globaux capables de garantir la stabilité du prix du carbone et d’intégrer les enjeux climatiques dans le système financier. L’idée d’une banque centrale du carbone, proposée notamment par Christian Gollier, Jacques Delpla et Christian de Perthuis, vise à créer une institution capable de piloter la transition bas-carbone de manière centralisée, sur le modèle des banques centrales monétaires. Ce dispositif fonctionnerait en fixant un plafond strict d’émissions et en émettant un nombre limité de quotas échangeables sur un marché. Comme une banque centrale ajuste la masse monétaire pour contrôler l’inflation, cette institution pourrait moduler l’offre de quotas pour stabiliser le prix du carbone et garantir un signal-prix efficace. Une telle régulation permettrait d’éviter les fluctuations excessives du prix du CO₂ observées sur les marchés actuels, qui peuvent nuire à la prévisibilité des investissements verts et ralentir la transition énergétique. Dans le même esprit, l’essor de la finance verte joue un rôle clé dans la lutte contre le changement climatique. Ce secteur regroupe l’ensemble des instruments financiers destinés à orienter les capitaux vers des projets durables, qu’il s’agisse d’énergies renouvelables, d’infrastructures bas-carbone ou d’initiatives de préservation des écosystèmes. Le Network for Greening the Financial System (NGFS), un réseau de banques centrales et de superviseurs financiers, promeut ainsi l’intégration des risques climatiques dans la régulation bancaire et encourage l’adoption de normes de financement durable. L’objectif est d’éviter les bulles d’actifs “bruns” (c’est-à-dire polluants et voués à perdre de la valeur à mesure que les régulations environnementales se durcissent) et d’assurer que les flux financiers soutiennent efficacement la transition énergétique.
Évaluer les politiques climatiques : L’apport méthodologique de l’économie
L’économie ne se limite pas à concevoir des outils pour lutter contre le changement climatique ; elle joue également un rôle crucial dans l’évaluation de l’efficacité de ces politiques. Ces évaluations permettent de mesurer les impacts réels des politiques publiques, de comparer différentes approches et de proposer des ajustements pour maximiser leur efficacité. Grâce à des méthodologies rigoureuses, issues notamment de l’économétrie, de la modélisation et des expérimentations, les économistes fournissent des informations précieuses aux décideurs politiques. Les évaluations des taxes carbones, des marchés de quotas, des subventions et des nudges illustrent comment ces outils permettent d’optimiser la lutte contre le dérèglement climatique.
L’une des méthodes les plus couramment utilisées pour évaluer l’impact de politiques publiques est l’approche dite de différences-en-différences (DiD). Cette technique consiste, dans le contexte de la taxe carbone, à comparer l’évolution des émissions entre deux groupes : un groupe exposé à la taxe (groupe traité) et un groupe non exposé (groupe témoin). L’idée centrale repose sur l’hypothèse que, en l’absence de la taxe (par exemple), ces deux groupes auraient suivi des trajectoires similaires dans le temps (hypothèse des trajectoires communes ou de tendances parallèles). Si cette hypothèse est vérifiée, toute différence observée entre les deux groupes après l’instauration de la taxe peut être attribuée à son application. Cette méthodologie permet ainsi d’isoler et de quantifier l’effet causal de la taxe carbone, tout en réduisant les biais liés aux différences initiales entre les groupes.
L’étude de Julius J. Andersson (2019), présentée précédemment, s’intéresse à l’effet de la taxe carbone suédoise, introduite en 1991, sur les émissions de CO₂ dans le secteur des transports. Plutôt que d’utiliser la méthode des différences-en-différences (DiD) simple, qui compare un groupe traité (la Suède) à un groupe témoin n’ayant pas adopté la taxe, Andersson applique une approche plus sophistiquée : la méthode du contrôle synthétique. Lorsqu’on veut évaluer l’impact d’une politique comme la taxe carbone, l’idéal serait d’observer ce qui se serait passé si la Suède n’avait pas mis en place cette taxe. Mais il est impossible de remonter le temps ou d’avoir une “deuxième Suède” sans taxe carbone pour comparer. Pour résoudre ce problème, la méthode du contrôle synthétique crée un scénario fictif basé sur les données de plusieurs autres pays. L’idée est de construire un “clone statistique” de la Suède en combinant les trajectoires d’émissions de plusieurs pays similaires avant 1991, qui n’ont pas mis en place de taxe carbone, afin de reproduire la trajectoire des émissions suédoises en l’absence de la taxe. En d’autres termes, ce contrôle synthétiquesert à simuler ce qui se serait passé en Suède si la taxe carbone n’avait jamais existé.
Une fois ce scénario fictif établi, Andersson compare les émissions réelles de la Suède après 1991 à celles du contrôle synthétique. La différence observée entre les deux représente l’effet estimé de la taxe carbone. Les résultats d’Andersson indiquent que la taxe carbone a permis de réduire les émissions de CO₂ dans les transports d’environ 11 %, soit 2,5 millions de tonnes métriques de CO₂ en moins par an en moyenne. L’étude souligne aussi que cette baisse des émissions ne s’est pas faite au détriment de la croissance économique suédoise, ce qui va à l’encontre de l’idée que la taxation environnementale pénaliserait nécessairement l’économie.
Les subventions publiques et leur évaluation par la régression sur discontinuité
Les subventions publiques, qui visent à encourager l’adoption de technologies durables, sont souvent évaluées à l’aide de modèles de régression sur discontinuité. La régression sur discontinuité s’appuie sur l’existence d’un seuil d’éligibilité pour la subvention, comme un revenu maximal ou une date d’achat. Elle compare les individus ou entreprises très proches de ce seuil : ceux qui se situent juste au-dessus (et bénéficient de la subvention) et ceux qui se situent juste en dessous (et n’en bénéficient pas). Comme ces deux groupes sont similaires sur de nombreux aspects en raison de leur proximité par rapport au seuil, les différences observées dans leurs trajectoires après l’instauration de la subvention peuvent être attribuées à l’effet causal de cette dernière. Par exemple, si une subvention pour l’achat de véhicules électriques s’applique uniquement aux ménages ayant un revenu inférieur à 50 000 euros, on peut comparer les comportements d’achat de ménages avec des revenus juste en dessous et juste au-dessus de ce seuil. Les variations dans les taux d’adoption de véhicules électriques reflètent alors l’impact direct de la subvention, en minimisant les biais liés à d’autres facteurs. Les subventions vertes jouent un rôle crucial dans la promotion des technologies propres et la transition vers une économie durable.
Les nudges, ou incitations comportementales, sont souvent évalués en partie grâce aux expérimentations randomisées contrôlées (RCT), une méthodologie rigoureuse permettant de mesurer précisément l’impact d’une intervention. Cette approche consiste à diviser les participants en deux groupes : un groupe traité, exposé au nudge, et un groupe témoin, qui ne l’est pas. La répartition dans ces groupes se fait de manière aléatoire, ce qui garantit que les deux groupes sont comparables en termes de caractéristiques initiales. L’effet du nudge est ensuite déterminé en comparant les différences de comportement entre les deux groupes après l’intervention. Par exemple, dans une RCT visant à réduire la consommation d’énergie, un groupe de ménages pourrait recevoir des factures d’électricité indiquant leur consommation comparée à celle de leurs voisins (le nudge), tandis que le groupe témoin recevrait des factures classiques. Toute différence significative dans la consommation d’énergie entre les deux groupes peut être attribuée à l’intervention, car les biais potentiels liés à des différences initiales entre les ménages ont été neutralisés par la randomisation. Les recherches ont montré que les nudges peuvent réduire efficacement la consommation d’énergie dans divers contextes. Les nudges informationnels peuvent avoir un impact significatif sur la réduction de la consommation d’électricité, mais leur efficacité varie selon le contexte.
L’étude de Ruokamo et al. (2021) a évalué leur effet sur la consommation résidentielle en Finlande et a montré qu’un accès à des conseils d’économie d’énergie via des newsletters mensuelles et une plateforme en ligne a permis une réduction d’environ 10 % de la consommation pendant l’hiver. Cette étude confirme que ces interventions peuvent être particulièrement efficaces durant les périodes de forte consommation énergétique. En Inde, Sudarshan (2013) a étudié l’impact des comparaisons sociales sur la consommation d’électricité des ménages urbains et a constaté que ces comparaisons ont permis une réduction de plus de 8 %. Toutefois, leur efficacité tendait à diminuer lorsque les prix de l’électricité étaient plus élevés, ce qui suggère que les incitations comportementales peuvent être influencées par des facteurs économiques externes. Dans le milieu professionnel, Charlier et al. (2018) ont exploré diverses interventions comportementales et ont démontré qu’une combinaison d’appels moraux, de comparaisons sociales et de rappels visuels, notamment sous forme d’autocollants, pouvait inciter efficacement les employés à réduire leur consommation énergétique. Le secteur de l’hôtellerie peut également bénéficier de ces mécanismes : Chang et al. (2016) ont observé que les clients d’hôtels manifestaient une volonté accrue de limiter leur consommation lorsqu’ils recevaient des informations comparatives sur leur usage énergétique. Toutefois, l’efficacité des nudges dépend fortement du contexte et des modalités de mise en œuvre. Ruokamo et al. (2021) soulignent que des facteurs tels que le contenu des informations, le mode de diffusion et la zone d’étude influencent les résultats, mettant ainsi en évidence la nécessité d’adapter ces interventions aux spécificités de chaque environnement afin d’en maximiser l’impact.
Prendre en compte les coûts de ces politiques
Toutes les politiques climatiques ont un coût, qu’il s’agisse d’instaurer une taxe carbone, de déployer des subventions pour les énergies renouvelables ou de mettre en place des marchés de quotas. Ces coûts, qu’ils soient directs ou indirects, doivent être soigneusement évalués pour garantir que les politiques soient à la fois efficaces et économiquement soutenables. L’économie offre une gamme d’outils analytiques pour mesurer ces coûts, les comparer aux bénéfices attendus et les intégrer dans la conception de politiques optimales.
L’analyse coût-bénéfice (ACB) est un pilier de l’évaluation économique des politiques climatiques. Elle consiste à comparer les coûts d’une politique (dépenses publiques, coûts de mise en conformité pour les entreprises, impacts économiques sur les ménages) aux bénéfices qu’elle génère (réduction des émissions, amélioration de la qualité de vie, préservation des écosystèmes). Un exemple marquant est le rapport Stern (2006) qui a évalué les conséquences économiques du changement climatique et compare le coût de l’inaction, estimé entre 5 et 20 % du PIB mondial par an, avec celui des politiques de réduction des émissions, bien plus modeste, d’environ 1 % du PIB mondial d’ici 2050. Ces mesures incluent des investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la préservation des écosystèmes. Stern insiste sur le fait que ces coûts, bien que réels, sont largement inférieurs aux pertes économiques qu’engendrerait l’inaction. Son analyse coûts-bénéfices montre que agir dès maintenant permettrait d’éviter des perturbations catastrophiques tout en préservant la croissance à long terme. Ce rapport a profondément influencé les débats internationaux, soulignant l’urgence de politiques climatiques ambitieuses pour limiter les dommages irréversibles sur l’économie et la société.
L’économie permet également de mesurer les coûts indirects des politiques climatiques, notamment leurs impacts sur les ménages, les entreprises et les secteurs économiques. Par exemple, les taxes carbone peuvent entraîner une augmentation des coûts énergétiques pour les ménages, avec un impact plus prononcé sur les foyers à faibles revenus. Ces ménages consacrent une part plus importante de leur budget à l’énergie, rendant ces taxes potentiellement régressives. Une étude de l’OCDE (2021) indique que les 10 % des ménages les plus pauvres supportent proportionnellement une charge fiscale liée à la taxe carbone supérieure à celle des 10 % les plus riches. Pour atténuer ces effets, des mesures compensatoires (transferts directs aux ménages, subventions pour améliorer l’efficacité énergétique) sont recommandées afin de rendre ces politiques plus équitables tout en maintenant leur efficacité environnementale.
Du côté des entreprises, la compensation des surcoûts induits par les mécanismes de réduction des émissions est un élément clé du Système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne (SEQE-UE). Cette compensation vise à réduire le risque de fuite de carbone, maintenir la compétitivité des industries exposées et soutenir la transition énergétique. Dans le cadre du SEQE-UE, un mécanisme spécifique de compensation des coûts indirectsest prévu pour les secteurs les plus vulnérables, afin d’atténuer l’impact du prix du carbone sur leur consommation d’électricité. De plus, les revenus générés par la vente aux enchères des quotas d’émission sont redistribués aux États membres et financent divers fonds d’innovation et fonds sociaux pour soutenir la transition écologique. Avec la réforme du marché carbone et le paquet “Fit for 55”, ces mécanismes ont été renforcés pour accompagner l’augmentation des objectifs de réduction des émissions et limiter les distorsions de concurrence.
L’analyse coût-efficacité (ACE) est un autre outil économique crucial. Contrairement à l’ACB, qui compare coûts et bénéfices, l’ACE identifie les politiques les moins coûteuses pour atteindre un objectif donné, comme la réduction des émissions de CO₂. Une étude du GIEC (2022) a montré que les marchés de quotas d’émission, comme le système européen ETS, sont souvent plus efficaces en termes de coûts que les réglementations directes. Ces marchés permettent aux entreprises de choisir les méthodes les moins onéreuses pour réduire leurs émissions, optimisant ainsi l’utilisation des ressources. En utilisant l’ACE, les décideurs peuvent mieux cibler leurs efforts et maximiser l’efficacité des ressources allouées à la réduction des émissions. Toutefois, bien que cet outil soit précieux, il ne prend pas en compte tous les aspects sociaux ou environnementaux des politiques, nécessitant parfois des évaluations complémentaires pour garantir des mesures équilibrées et durables.
Finalement, si l’économie semblait se limiter à compter des billets, cette plongée dans l’économie du climat montre qu’elle va bien au-delà. Car oui, l’économie est aussi un arsenal d’outils redoutables pour comprendre le dérèglement climatique, concevoir des politiques publiques efficaces et évaluer leur impact avec la rigueur d’un laboratoire scientifique (et quelques graphiques tout de même). Alors, plutôt que d’opposer économie et écologie, il est peut-être temps de voir comment elles peuvent s’allier pour relever les défis climatiques. Bien utilisées, les solutions économiques offrent des leviers puissants pour accompagner la transition écologique et éviter un avenir incertain… y compris pour quelque chose d’aussi simple qu’un bon café. Après tout, autant mettre toutes les chances de notre côté pour préserver à la fois la planète et notre confort !
Published on 19 March 2025.